Le Prieuré de Saint-Vivant de Vergy et ses vignes de Vosne

L’évocation qui suit puise toute son information dans le bel et savant ouvrage publié en 2010 par les soins de l’Association L’abbaye de Saint-Vivant :

 Saint-Vivant de Vergy : un prieuré clunisien au cœur de la Bourgogne, collectif, coordonné par A. Rauwel, Association L’abbaye de Saint-Vivant, Curtil-Vergy, 2010. Ouvrage disponible à la librairie de l’Athenaeum de la vigne et du vin, à Beaune (https://www.athenaeum.com/).

Saint-VivantLivre

 

Sa légende fait de saint Vivant (Viventius) un Samaritain converti au christianisme, arrivé d’Orient au IVème siècle dans l’ouest de la Gaule pour échapper aux persécutions romaines. Il y aurait mené une longue vie errante, solitaire et ostensiblement marquée, aux yeux des contemporains, du sceau de la grâce divine.

 

Cinq siècles plus tard, fuyant les exactions perpétrées par des pillards normands sur les rivages de l’actuelle Vendée, des moines emportant les reliques du saint trouvent refuge en Auvergne, puis à la lisière du Jura, enfin dans le Beaunois où le comte Manassès l’Ancien leur offre, sur les hauteurs fortifiées de Vergy, un séjour plus sûr où transférer leur monastère et mettre un terme à leurs pérégrinations.

 

Édifié à l’orée du X° siècle, Saint-Vivant de Vergy – église abbatiale, chapelle, cloitre et bâtiments claustraux – demeurera sur cette colline rocheuse des Hautes-Côtes pendant plus de huit cents ans dans sa forme médiévale.

 

Un prieuré clunisien

 

L’installation à Vergy de l’abbaye de Saint-Vivant, dont les moines suivent la règle de saint Benoit, est quasi-contemporaine de la fondation, dans le sud de la Bourgogne, d’une autre abbaye bénédictine, emblématique de l’essor du monachisme à l’approche de l’An Mil : Cluny, puissant foyer de réforme de la vie monastique, dont le rayonnement spirituel lui permet d’exercer bientôt une véritable hégémonie sur de nombreux monastères.

 

 

Quelque deux cents ans après sa fondation, Saint-Vivant de Vergy devient ainsi un prieuré clunisien, perdant au passage son statut d’abbaye, sans qu’on sache par qui ce rattachement est décidé. Devenu une dépendance de Cluny, alors à son apogée, Saint-Vivant n’en conserve pas moins autorité sur maintes églises et chapelles alentour, ainsi que de nombreux privilèges et un prestige qui continuera de lui attirer d’importantes donations ducales et seigneuriales.

 

Le temporel de Saint-Vivant, richement doté dès l’origine, s’accroît ainsi, du XI° au XIV° siècle, de prés, de forêts et de vignes, ainsi que de dîmes, de droits de justice et de redevances foncières qui lui assurent des revenus substantiels, même si les époques de prospérité alternent avec des périodes plus sombres.

 

Dès les années 1130 le prieuré est en mesure de concéder lui-même des biens à l’abbaye de La Bussière-sur-Ouche. Quoique circonspect à l’égard de l’expansionnisme cistercien, c’est aussi le prieuré qui, en 1168, reconnaît à l’abbaye de Cîteaux, contre une redevance en argent, la propriété de terres à Vougeot qui formeront par la suite le célèbre Clos.

 

C’est semble-t-il en contrepartie des terres concédées par eux à l’abbaye de la Bussière que Hugues, duc de Bourgogne, donne aux moines de Saint-Vivant, en 1131, toutes ses possessions sur le territoire de Vosne et de Flagey.

 

Le « clos de vignes » du prieuré à Vosne

 

Comme tous ceux du Moyen-Âge, les religieux de Saint-Vivant attachent un grand prix à la vigne. Le vin est nécessaire à la liturgie et son statut dans les Écritures lui confère une charge symbolique évidente.

 

Posséder des vignes est aussi, depuis l’Antiquité, un attribut de la vie aristocratique. Le monachisme médiéval, qu’il s’agisse de l’origine des moines eux-mêmes ou des protections, donations et privilèges dont ils bénéficient, s’inscrit pleinement dans le mouvement de la société aristocratique. La culture de la vigne est d’ailleurs rarement le fait des moines eux-mêmes. Elle est le plus souvent déléguée à des frères convers, de plus basse extraction, ou à des paysans du voisinage.

 

Les vignes représentent une part importante du temporel du prieuré de Saint-Vivant, principalement sur les finages de Curtil-Vergy, Arcenant et Vosne. L’exploitation du vignoble, sous diverses formes, procure des revenus substantiels. C’est à Vosne que se situent les parcelles les plus étendues, mais on ignore depuis quand elles sont plantées de vignes, la donation de Hugues ayant consisté en terres encore incultes.

 

Il est cependant établi que, vers la fin du XIII° siècle, suite à diverses transactions, le prieuré possède à Vosne un « clos de vignes ». Il s’étend des bâtiments du vendangeoir des moines (qui abrite aujourd’hui une partie de l’activité du Domaine de la Romanée-Conti) jusqu’au chemin qui borde le lieu-dit Les Richebourgs. Il inclut semble-t-il, dès 1302, l’aire du futur climat Romanée Saint-Vivant, hormis quelques ouvrées, mais ne s’y limite pas.

 

Un inventaire (« terrier ») du temporel du prieuré établi beaucoup plus tard, en 1512, mentionne les trois parcelles composant l’essentiel de ce futur climat – Clos des Neuf Journaux, Clos du Moytan (milieu) et Clos des Quatre Journaux – mais aussi un Clos des Cinq Journaux, qui prendra le nom de Crot des Cloux avant d’être cédé par le prieuré en 1584. Après avoir plusieurs fois changé de mains, le Crot des Cloux sera acquis en 1760 par Louis-François de Bourbon et deviendra la Romanée Conti.

 

Il faut attendre 1765 pour voir apparaître pour la première fois dans un document l’expression « Romanée de Saint-Vivant ». On ignore l’origine du mot Romanée. Jean-François Bazin a émis l’hypothèse que ce nom, qui se retrouve dans celui de plusieurs climats en divers endroits de la Côte, vient de romenie, vieux mot français désignant un vin de légende de la Grèce antique.

 

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Dévolution des vignes du prieuré après la Révolution

 

 

Les trois Clos formant le futur Grand Cru Romanée Saint-Vivant seront vendus en 1791 comme biens nationaux, vignes et bâtiments, à Nicolas-Joseph Marey.

 

Ce dernier ayant épousé l’une des filles du grand mathématicien Gaspard Monge, personnalité de premier plan de la Révolution et de l’Empire, ses enfants obtiendront en 1840 de s’appeller Marey-Monge. C’est sous la dénomination Romanée Saint-Vivant Marey-Monge – rare exemple de patronyme accolé à un nom de climat – que ces vignes demeureront dans la même famille jusqu’en 1988, à l’exception toutefois du Clos des Quatre Journaux, cédé en 1898 à la famille Latour.

 

La Maison Louis Latour commercialise encore de nos jours sous l’appellation « Romanée-Saint-Vivant Les Quatre Journaux » le vin issu d’une fraction de cette parcelle, dont d’autres parties sont aujourd’hui exploitées par divers propriétaires.

 

Le Domaine de la Romanée-Conti a acquis en 1988 la Romanée Saint-Vivant Marey-Monge, représentant 5ha 28a 58ca (près de 60% de l’aire du Grand Cru actuel), dont il exploitait les vignes en fermage depuis 1966.

 

Le destin des bâtiments du monastère et la renaissance du site

 

Saint-Vivant de Vergy a cessé d’exister en tant qu’institution monastique à la veille de la Révolution. Quant aux bâtiments formant le monastère, ils ont été vendus comme biens nationaux quelques années plus tard, en 1796.

 

Ces bâtiments de 1796 n’étaient plus ceux du monastère médiéval, dont il ne reste que de rares vestiges.

 

Au début du XVII° siècle, en effet, alors que la ferveur des temps anciens paraissait tarie, des conflits multiples opposèrent moines, prieurs et autorités ecclésiastiques quant à l’état des bâtiments, dont certaines parties menaçaient ruine. Sans doute les ravages de la Guerre de Cent Ans, les famines, épidémies et calamités de toutes sortes qui avaient marqué la fin du Moyen-Âge avaient-ils de longue date contribué à les ébranler, de même que l’assise matérielle et morale de nombreuses institutions de cette époque troublée.

 

Litiges et contentieux successifs conduisirent en tous cas, à partir de 1766, à détruire l’ancien monastère et à le reconstruire entièrement – comme bien d’autres édifices religieux le furent en ce temps-là. Les ruines qu’on peut voir aujourd’hui et qui font l’objet des travaux de restauration confiés à l’architecte Christian Laporte sont celles de ces constructions du XVIII° siècle.

 

Leur état de ruine s’explique par le fait qu’elles ont été elles-mêmes en partie démolies par leur acquéreur de 1796. Elles ont subi en outre toutes sortes de pillages et sont restées plus ou moins à l’abandon pendant plus d’un siècle. Des tentatives de restauration lancées par la suite n’ont pas pu enrayer la lente dégradation de ce qui restait des bâtiments du prieuré.

 

C’est seulement depuis une vingtaine d’année que ce déclin qui semblait inexorable a pu être stoppé et qu’un nouvel avenir se dessine pour le site, à l’initiative et grâce au soutien financier et moral du Domaine de la Romanée-Conti.

 

Le rachat de l’imposante ruine en 1996 a permis de la sauver de la disparition et de mettre en œuvre un projet structuré de protection et de consolidation du site sous la direction de Christian Laporte, que ses études antérieures sur les bâtiments du monastère recommandaient particulièrement pour cette tâche.

 

La constitution de l’Association de l’abbaye de Saint-Vivant, présidée par Aubert de Villaine, co-gérant du Domaine de la Romanée-Conti, organise cet effort et permet de fédérer les contributions de modernes donateurs.

 

On se reportera avec intérêt au site de l’association (www.saint-vivant.net) pour se faire une idée de la nature et de l’importance des travaux entrepris depuis 2001.

 

Grâce à ces travaux – et en attendant de livrer peut-être aux chercheurs d’autres secrets du temps de sa grandeur – le prieuré de Saint-Vivant de Vergy, du haut de sa colline dominant l’Arrière-Côte, portera à nouveau témoignage d’une époque inspirée où des communautés de moines animés d’une foi ardente posèrent aussi les bases d’une œuvre vigneronne entièrement originale qui se poursuit de nos jours.

 

Le site devrait pouvoir être ouvert à la visite en 2017.

2 Comments
  • Juste une précision concernant le nom de Marey Monge. Je ne sais si c’est Nicolas Joseph Marey qui est l’initiateur de la demande d’ajout du nom de son épouse, toujours est-il que l’ordonnance royale qui accorde, à ses enfants l’ajout du nom de Monge, date du 10/12/1840.
    Nicolas Joseph Marey est décédé le 03/12/1818. Jeanne Charlotte Émilie Monge, son épouse est décédée quant à elle le 29/10/1827.
    Charlotte

    16 septembre 2015 at 04:15

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